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Une mission « sciences citoyennes » au CNRS : entretien avec Marc Lipinski

1er mars 2013

Directeur de recherche au CNRS et directeur adjoint du laboratoire « Signalisation, noyaux et innovations en cancérologie », Marc Lipinski (1), ancien vice-président de la région Île-de-France, s'est vu confier une mission « sciences citoyennes » par le président du CNRS. Pour CNRS hebdo, il revient sur le contexte et les enjeux de cette mission rattachée à l'Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC).

CNRS hebdo : Le président Alain Fuchs vient de vous confier une mission intitulée « sciences citoyennes ». Quels en sont les objectifs ?

Marc LipinskiMarc Lipinski

Marc Lipinski : Cette mission comporte trois objectifs de court et de moyen terme. Il s'agit d'abord d'établir un état des lieux des actions innovantes qui visent en France et hors de France à rapprocher les mondes de la science et des citoyens. Le deuxième objectif est de permettre des initiatives dès 2013 pour positionner le CNRS sur cette thématique, initiatives qui seront prises en concertation avec l'Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC) auquel cette mission est rattachée. Enfin et surtout, ma mission sera de proposer au CNRS des dispositifs qui seront mis en œuvre en 2014 pour favoriser le dialogue et le rapprochement entre la recherche et les citoyens, essentiellement représentés et organisés dans des associations. Le but est bien sûr de donner de la lisibilité – et de la visibilité – à l'engagement du CNRS dans ce domaine.

CNRS hebdo : Vous avez vous-même une expérience en matière de rapprochement entre sciences et citoyens.

Marc Lipinski : À partir de 2004 et en tant que vice-président du conseil régional d'Île-de-France en charge de l'enseignement supérieur et de l'innovation, j'ai pu mettre en place des dispositifs de soutien à la recherche d'une part, et à ce fameux rapport entre recherche et société d'autre part.

C'est dans cet esprit que j'ai créé les Picri (Partenariats institutions citoyens pour la recherche et l'innovation). Ce sont des financements destinés à soutenir des projets de recherche co-élaborés et menés en commun par des associations et des chercheurs académiques.

Depuis 2005, plus de 80 projets « Picri » (2) ont ainsi été retenus et financés par le conseil régional d'Île-de-France. Le conseil régional de Bretagne a emboîté le pas avec un dispositif ciblé sur les SHS (3) tandis que le Nord-Pas de Calais s'en est inspiré pour l'établissement de son Programme chercheurs-citoyens (4).

CNRS hebdo : Vous avez également accompagné l'émergence des conférences de citoyens…

Marc Lipinski : Oui, il s'agissait à l'époque, fin 2006, d'alimenter la réflexion du conseil régional sur la pertinence ou non de labelliser les nano-sciences « domaine d'intérêt majeur », label qui ouvre à d'importants financements récurrents.

Enfin, dans le cadre du contrat de plan État-Région 2007-2013, nous avons contribué à organiser la réflexion citoyenne sur la science telle qu'elle est portée par le monde associatif. Grâce au dispositif QSEC (questions de sciences, enjeux citoyens), des dizaines d'associations représentant des publics très variés, sont amenées à travailler ensemble pendant un an sur un même thème, comme l'argent ou l'alimentation. L'année s'achève sur une confrontation entre les réflexions.

CNRS hebdo : Qu'est-ce qui a changé ces dernières années à votre avis dans ces relations entre sciences et citoyens ?

Marc Lipinski : Longtemps les scientifiques se sont méfiés de toute intrusion dans leur action professionnelle. Les chercheurs se sentent souvent soumis à une double pression politique d'une part, sociale d'autre part. D'où la tentation du retrait dans leur « tour d'ivoire », tentation qui leur est souvent reprochée.

Cependant, il me semble que les choses ont beaucoup évolué et les travailleurs de la recherche publique en particulier sont de plus en plus conscients qu'un financement public implique d'accepter des orientations générales de la part des responsables politiques et d'avoir une écoute à l'égard des demandes sociales. Cela ne signifie pas qu'il faille renoncer à la liberté de concevoir et de mener des recherches selon ses propres jugements. Je suis convaincu que la recherche peut à la fois rester libre et répondre à la demande sociale : nous disposons de tous les profils dans les milieux scientifiques.

CNRS hebdo : La communauté scientifique a-t-elle développé une meilleure intelligence collective sur toutes ces questions ?

Marc Lipinski : Il est loin le temps où l'on pouvait considérer qu'il fallait éduquer « un peuple ignorant », que le peuple devait sortir de son irrationalité. C'est pourquoi la vieille idée selon laquelle c'est parce qu'ils ne sont pas informés que « les gens » ne comprennent pas les questions scientifiques et techniques me paraît complètement dépassée… D'ailleurs ce sont souvent les personnes les mieux informées qui font preuve du sens critique le plus élevé. Il est nécessaire aujourd'hui d'instaurer un dialogue sur un pied d'égalité entre les chercheurs et les citoyens.

Existe-t-il un pays modèle dans ce domaine ?

Marc Lipinski : Le « public engagement in science » fait l'objet d'une longue tradition aux États-Unis et en Grande Bretagne. Cependant, le Danemark est sans conteste le pays le plus exemplaire dans les relations sciences-société. Ce pays a initié depuis très longtemps une implication des citoyens dans les questions de science et de technologie. Son « Board of Technology » suscite en particulier un grand intérêt. Cette instance s'apparente un peu à notre Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) et les deux ont d'ailleurs été créées à peu près au même moment. Mais contrairement à l'OPECST, le Board of Technology danois est extérieur au Parlement, tout en étant composé de personnes désignées par le Parlement et le gouvernement et financé sur fonds publics. Il dispose d'un panel d'outils pour développer la démocratie scientifique avant de rapporter aux instances politiques décisionnelles. Ce Board est beaucoup plus ouvert sur la société que ne l'est l'OPECST.

CNRS hebdo : Les politiques agissent, les citoyens s'organisent. Quelle est la place des organismes de recherche dans le dialogue sciences-société ?

Marc Lipinski : Les établissements publics de recherche restent encore en retrait, même si l'Inserm a développé depuis quelques années une mission tournée vers les très nombreuses associations de malades. Mais dans les autres EPST, comme d'ailleurs dans les universités, c'est une sorte de néant. D'où l'intérêt de la mission dont m'a investi le président du CNRS.

À mon sens, les EPST ont les moyens et toute légitimité à encourager des rapprochements, à inciter les chercheurs à s'engager, dans des pratiques collaboratives par exemple. Cela se fera d'autant plus facilement qu'une réelle volonté institutionnelle sera affichée et que les carrières des chercheurs prendront ce type d'activités en compte, de la même façon que le transfert et la valorisation.

Autre mesure simple : que ce rapprochement sciences-société apparaisse explicitement dans les missions des chercheurs telles qu'elles sont décrites dans le Code de la recherche.

Quoi qu'il en soit, l'important est de ne pas étouffer les initiatives, quels que soient les obstacles.

CNRS hebdo : Allez-vous piocher des idées dans les laboratoires ?

Marc Lipinski : Bien sûr. Je commence d'ores et déjà à aller à la rencontre de chercheurs qui sont impliqués dans ce type d'activités. Je serai à Grenoble au mois de mars pour en rencontrer certains. Je suis évidemment intéressé à rencontrer tous les personnels de recherche motivés, où qu'ils soient.

Avec l'ISCC, nous envisageons d'ailleurs l'organisation dès cette année de séminaires autour de ces thématiques.

 

 

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